🤖 L'IA cet artisan comme les autres (?) 🧰
© Vatsal Tyagi

🤖 L'IA cet artisan comme les autres (?) 🧰

2025, Oct 13    

ℹ️ Ne vous méprenez pas sur ce qui suit. Je travaille dans le monde de l'IA. Ce n'est donc pas un texte à charge contre celle-ci mais plus une réflexion personnelle. ℹ️

L'intelligence Artificielle (IA) prend de plus en plus de place dans nos vies de développeuses et développeurs. Là où c'est assez nouveau, c'est que cela prend aussi de plus en plus de place dans nos vies de tous les jours, mais aussi celles des personnes non tech.

Mais est-ce vraiment nouveau 🤔 ?
Non 😉.

J'ai la chance (ou pas 😆) d'avoir connu l'arrivée d'Internet dans le monde du travail. J'ai été aux premières loges pour voir sa généralisation chez tout le monde au point de ne plus pouvoir s'en passer de nos jours. La chose différente est, qu'avec l'IA, on a l'impression que ça a été beaucoup plus vite (trop ?).
Sur ce point, je n'en suis pas si sûr, car je peux vous assurer qu'au début des années 2000 l'ensemble de l'écosystème tech et industriel a été confronté à la même vague de "transformation" avec Internet. Il y avait celles et ceux qui ont voulu en faire partie tout de suite, les sceptiques ("ça ne marchera jamais"), les "on verra bien" et celles et ceux que ça effrayait.

Au final, on retrouve un peu les mêmes marqueurs aujourd'hui : on a juste tendance à l'oublier par la surmédiatisation de notre monde qui donne toujours plus de lumière à l'information du moment qu'à celle de la veille.

Alors je vous propose, durant le temps de lire ce blog post, de faire un pas de côté et de prendre le temps de voir la place de l'IA dans nos vies de développeuses et développeurs.

Depuis quelque temps maintenant, l'IA bouscule donc les habitudes, fait bouger les lignes. Il n'est pas rare d'entendre des "vérités" assenées avec grande conviction par des "sachants" 🙃.

L'IA va remplacer les devs.
Les entreprises se séparent de personnes au profit de l''IA.
L'IA n'est qu'un outil et ne remplacera jamais l'Homme.
L'IA est bête et ne fait que retranscrire les informations d'Internet.

Qu'en est-il réellement ? A-t-on le recul nécessaire pour répondre à ces questions ? Est-on en train, en tant que devs, de scier la branche sur laquelle on est assis·es ? Et une petite question bonus : pourquoi recherche-t-on tant la performance dans le développement grâce à l'IA ?

Je n'aurai pas la prétention d'avoir la réponse à toutes ces questions existentielles, mais, je vais au moins prendre le temps d'y réfléchir et de vous partager mes réflexions 😉.

🧑‍💻 A l'origine : la passion et l'amour du développement

Avant de commencer à essayer de répondre à ces questions, je voudrai que l'on prenne quelques minutes pour essayer de répondre à une autre question : votre (et la mienne) relation à l'action de développer.

En effet, un autre débat qui parfois embrase l'écosystème tech, est de savoir si il faut être passionné·e pour faire le métier de développeuse ou développeur. Je n'ai pas d'avis. Au fil du temps, l'informatique, y compris le développement, est devenu pour beaucoup un outil, un moyen de bien gagner sa vie, de se reconvertir, ...

Moi, j'ai la chance d'avoir choisi cette voie par passion dès mon plus jeune âge. En effet, la révélation a été l'utilisation d'un MO5 au tout début de mon collège puis de l'utilisation d'un Commodore 64 des parents de mon meilleur ami pour jouer à Arcanoïd ... avant mon premier ordinateur à moi : l'Amstrad CPC 6128 à l'âge de 13 ans 🥰.

C'est à cette époque que, comme beaucoup, j'ai développé mon premier jeu : Pong. Principalement en basic, en recopiant religieusement les lignes de code issues d'un livre.

Cette passion ne m'a jamais quitté, presque 40 ans plus tard j'aime toujours autant transformer une idée en lignes de code. Que ce soit ensuite dans mes études supérieures ou dans toutes les entreprises parmi lesquelles je suis passé, j'ai toujours développé. Plus ou moins selon les postes, mais jamais je n'ai complètement abandonné cette passion. Au point, comme certaines et certains de le faire aussi sur mon temps perso en tant que loisir.

Alors oui j'ai la chance, dans mon métier, d'avoir une partie qui est en fait une passion d'enfance. Encore une fois, c'est aussi très bien de ne pas être passionné, j'expose juste d'où je viens.

Comme toute personne passionnée, je suis capable de passer beaucoup de temps à exercer ma passion. Au point de perdre un peu la notion du temps, quitte à passer un temps non négligeable à optimiser une portion de code ... ou à la rendre "plus jolie". Oui je suis ce genre de dev qui peut passer une journée à essayer de rendre du code plus esthétique alors que tout fonctionnait très bien et qu'après l'embellissement plus rien ne fonctionne 🤣.

J'ai souvent comparé le développement à un métier d'art ou d'artisan. Non pas que je m'imagine créer des chefs d'oeuvres mais parce que j'y mets de l'affect et que je crée quelque chose à partir de rien, juste avec ce que j'ai en tête. Cela explique pourquoi, parfois, on a des débats enflammés entre développeuses et développeurs car c'est une petite partie de nous, le bout de code 😉.

A ce sujet : je ne partage pas le "tu n'es pas ton code", bien sûr que l'on est son code, c'est même une partie de nous. (on verra qu'avec l'IA cela change peut-être ...) Je pense que l'on expose cet argument (tu n'es pas ton code) pour pouvoir dédramatiser et critiquer plus ouvertement ce qu'un•e dev a produit.
Essayez d'expliquer à un•e ébéniste que son meuble est moche et ne sert à rien, on verra si iel sépare l'objet de la personne 😉. Ce que je veux dire c'est que l'on met de l'affect dans notre code, la critique est toujours bonne, mais comme toujours de manière constructive et non destructive.

On en est donc là, le métier de dev confronté au monde professionnel.

👔 La passion confrontée au monde du travail

Je pense que, comme beaucoup qui ont le même cheminement que moi, la confrontation de la passion de développer au monde du travail peut être assez brutale 😨. Ici, on va parler de rentabilité, de plannings (et de rétro plannings), de tests, de travail en équipe, de SLA, de respect des spécifications, ...

Bref on commence à un peu s'éloigner de la notion de plaisir.

Et c'est là que l'outillage entre en jeu : comment, pour les entreprises (mais ne nous le cachons pas : pour nous aussi) gagner plus d'argent en en dépensant moins ? Récemment, j'ai vu une intervention de Jean-Marc Jancovici qui disait :

l'être humain est fondamentalement feignant et va tout faire pour avoir le plus de ressources possibles en travaillant le moins possible

En dehors de la forme, qui peut parfois être piquante, je trouve la réflexion assez juste dans beaucoup de métiers et particulièrement dans le nôtre. En effet, nous passons beaucoup de temps à automatiser des actions via le développement d'applications. Voire à remplacer des métiers complets via des applications (existe-t-il encore beaucoup de services courriers dans les entreprises à l'heure des mails et autres messageries instantanées ?). Ce n'est pas propre à notre métier, de nombreux métiers ont été changés par les différentes révolutions industrielles ou avancées technologiques (on prend souvent l'exemple de l'agriculture mais c'est un exemple parmi tant d'autres).

On en est là donc : est-ce que la passion et le monde du travail sont compatibles ?

Peut-être, dans certains cas, mais j'ai envie de dire, souvent non. Pourquoi ?
Tout simplement par le bon vielle adage : "le temps c'est de l'argent". Et oui, de nouveau je vais prendre l'exemple de l'artisanat : si je prends l'exemple d'un•e ébéniste qui est venu•e à ce métier par l'amour du bois, de manipuler, de créer à partir de rien (tient ça me rappelle quelque chose 😉). Pensez-vous, que si on retire l'aspect financier, un·e ébéniste préfère automatiser 100% de la création d'une pièce en bois sans intervenir autrement qu'en décrivant ce qu'iel souhaite ? Ou prendre le temps de partir d'un morceau de bois brut et le façonner doucement, tranquillement jusqu'à obtenir son résultat parfait (ce ne sera peut être pas parfait pour les autres mais ça l'est pour iel) ?

Oui cette question est biaisée et vous me voyez venir certainement 😇.
On trouvera certainement de parfaits contre-exemples, mais je pense que le principal problème vient certainement de là : le profit 🤑.
Alors ne faites pas dire ce que je n'ai pas dit, comme tout le monde, j'aime bien mon petit confort et faire un métier qui a une part de passion est un vrai luxe, je le sais.

Je me dis juste, que, si je devais donner un conseil à mon moi de 15 ans qui hésitait entre l'informatique et la cuisine (mes deux passions de l'époque) de prendre le temps et de se dire laquelle des deux tu auras envie de faire sans contraintes extérieures 😊.

🤖 L'automatisation au secours du gain

Je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut pas d'outils ou d'automatisation, c'est plus simple de couper un rondin de chêne avec une tronçonneuse qu'avec une petite scie à main 😅.

Et c'est pareil pour notre métier, je préfère utiliser un IDE que devoir tout faire à la main.

Non, ce dont je parle, c'est plutôt la course à la performance : pourquoi vouloir sous-traiter tout ce qu'un·e dev peut faire très bien, certes moins vite, mais souvent (pas toujours 😉) de meilleure qualité. Et surtout, avec un code connu et maîtrisé par les équipes de développement. Car oui, c'est bien de tout faire coder par une IA mais il faut penser à la maintenance (même si il y a de grands progrès dans cette partie) et surtout la connaissance interne de l'entreprise.

Souvenez-vous de l'époque où bon nombre d'entreprises ont décidé qu'il fallait mieux utiliser de la main d'oeuvre peu chère (et souvent exploitée) loin de France plutôt que d'investir dans des devs. Il me semble que beaucoup s'en sont mordus les doigts et en sont revenus.

Il faudra bien, à un moment donné, que des personnes valident ce qui est produit. A moins que vous ne laissiez les clefs de la maison, de l'entreprise plutôt, à votre outil pour gérer l'ensemble du code, des mises en production et maintenances ...

Non ? Moi non plus je ne m'y risquerai pas 😉.

Alors, c'est quoi la bonne solution ?

Honnêtement, je ne sais pas.
Je sais qu'il restera toujours des passionné·es qui aimeront produire et créer de leurs mains.
Certes en utilisant les technologies du présent, tout en conservant la mainmise sur ce qu'iels produisent. Et de l'autre côté, la société et la mondialisation étant ce qu'elles sont, il apparaît peu probable que l'on essaie d'être raisonnables sur l'utilisation d'un outil, qui paraît être de prime abord, la silver bullet pour gagner encore plus.

Je ne parle pas de l'aspect environnemental dans ce blog post 🌎. Mais c'est aussi un des enjeux d'utiliser l'IA de manière raisonnable et raisonnée. A-t-on besoin d'avoir une réponse en 5 mins là où un peu de recherche et de réflexion donnent le même résultat en quelques heures ?

🤔 Alors au final, l'IA en tant que dev, c'est bien ?

J'espère que vous l'aurez compris, la réponse n'est pas binaire 😉. Il me semble que, lutter contre et être dans le camps de celles et ceux qui ne l'utiliseront jamais n'est pas un bon choix. Même si il est tout à fait entendable, comme certains choix ont été, par le passé, contre le courant massif d'adoption de nouveautés.

Et pour nous, les "artisans" du logiciel ?
Pour les personnes qui considèrent que le développement n'est qu'un outil parmi tant d'autres, je pense que l'IA est un magnifique accélérateur mais attention tout ne ressemble pas à un clou 😉.

Et pour la catégorie des personnes qui aiment avant tout développer, comme moi, est-ce une nécessité, une aide, une hérésie, ... ?

A titre personnel, je vais reprendre la comparaison des IDE. Aujourd'hui il ne me viendrait plus à l'idée de développer avec mon bon vieux Notepad++. De la même façon, la complétion intelligente boostée à l'IA est très séduisante et pratique. Le chatbot qui permet de très vite générer une portion de code à récupérer est lui aussi très séduisant. Même si souvent, au final, on ne "gagne" que le temps de rechercher la même portion de code sur Stack Overflow (mais ce dernier va-t-il encore exister dans les années à venir ?) par exemple.

Et au final, n'est-on pas en train d'aller vers une version artisanale de notre métier versus une version industrielle, moins glamour mais tellement plus efficace 🤔.

En effet, tout comme dans les métiers manuels ou artistiques vous pouvez simplement choisir d'en faire une passion à titre personnel sans aucune prétention business, juste pour le plaisir de coder. Est-ce que cela veut dire que le plaisir de coder va disparaître en entreprise ? Peut-être.
En tout cas, je me demande comment nos jeunes diplômés vont progresser sans passer par cette phase de chercher une journée un bug pour un simple oubli de paramètre ou un test non optimisé. Vous allez me dire : mais ils n'en n'auront pas besoin car leur métier ne sera pas l'expertise dans le développement mais de savoir donner les instructions nécessaires à ce qu'un outil développe et corrige les bugs, qu'il aura lui-même créé. En tant que "vieux" développeur je n'attends pas avec impatience ce monde là 🥺.

Le corollaire de tout ça est : sommes nous efficaces dans l'utilisation de l'IA pour le code grâce aux nombreuses années passées à développer nous-mêmes ?
Sommes nous efficaces avec l'IA car nous sommes capables de traduire mentalement ce que l'IA génère elle-même (en quelque sorte voir la matrice dans le code 😉) ?
Je vais être curieux de voir cette nouvelles génération arriver en ayant baigné dans la génération automatique de code, quel recul sur le code généré ?

🧐 Conclusion

Ce blog post est un peu fouillis, j'en conviens. Je l'ai écrit en plusieurs fois, sur de nombreuses semaines. Je l'ai aussi supprimé, complètement réécrit, modifié ... Bref, cela montre que, pour moi, cela reste un sujet compliqué et assez schizophrène : tiraillé d'un côté par la partie technique bluffante. Mais aussi, de voir ce que l'on en fait et les risques que cela peut apporter à mon propre métier.

C'est peut-être ça de devenir un senior ou un dinosaure dans son métier 🦖. Dire "c'était mieux avant", sans se rendre compte que le monde avance et que les personnes qui font la nouvelle version de notre métier ne sont pas plus malheureuses que ça.

Peut-être qu'à ma retraite, sous le regard attendri de la nouvelle génération, je ferais du code, tout seul, sans IA. Juste pour le plaisir de coder quelque chose de zéro, me tromper, recommencer pendant plusieurs jours et au final peut-être abandonner ou ne jamais donner suite. Là où les plus jeunes, incrédules, se diront : "mais avec l'IA on fait ça en 5 mins".

Oui peut-être, comme on regarde affectueusement nos anciens travailler le bois avec des outils d’antan.

Vous l'aurez compris, ce blog post est aussi l'occasion de regarder un peu derrière avec nostalgie sur ce qui m'a fait choisir ce métier de développeur. Et avec un peu de tristesse, je me dis que, peut-être, ses jours tels que je les ai connus, sont peut-être comptés.

Si vous êtes arrivé·es là, merci car ce fut long et j'espère que vous avez apprécié ma modeste prose ... sortie de mon cerveau sans aucune aide extérieure 😉.

Merci à ma relectrice, Fanny, qui vous permet de lire cet article sans avoir trop les yeux qui saignent 😘.

Un amstrad CPC 6128
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